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Homélie de monseigneur Rey lors de la célébration de la fête de saint-Joseph le 19 mars 2011 à Cotignac.


Ce qui est très étonnant dans la personnalité de Joseph, dont nous célébrons aujourd’hui la solennité, c’est son silence. Un silence retentissant. L’Evangile, en effet, ne retient aucune parole qui aurait pu jaillir de ses lèvres.

Silence de retraitJoseph ne pouvait ajouter un mot de plus à la réalité du mystère qui allait s’accomplir sous ses yeux : la maternité virginale de Marie, la nativité du Fils de Dieu, dont il devenait le père putatif. L’engendrement de Jésus par l’action de l’Esprit-Saint dans le sein de la Vierge, l’incarnation de Dieu sous les traits d’un nourrisson… le laissent sans voix, le plongeant dans l’abime silencieux de l’adoration. C’est au Verbe de Dieu (qui devenait son fils adoptif) qu’il revenait de s’exprimer, quand il voudrait et comme il voudrait.

Le silence est une injonction divine, dont on trouve la trace dans toute l’Ecriture, tout au long de l’histoire du salut : « Mets une garde à ta bouche » prévient le psalmiste (Ps 141) « Qui garde sa bouche, garde sa vie », conseille le livre des Proverbes (Pr 13,3). « Shema Israël », écoute Israël, dit le Seigneur, exigeant de son peuple de clore ses lèvres pour mieux ouvrir ses oreilles.

Ainsi le silence de Joseph s’inscrit dans une longue tradition de sagesse et d’intériorité. Il fait mémoire de cet appel constant du Seigneur à entendre sa Parole, à accueillir sa présence sans restriction et sans arrière pensée.

Joseph se montre le digne successeur de son ancêtre Salomon qui réclama du Seigneur qui voulait le gratifier de ses bienfaits, de recevoir, non pas la richesse, ni même le pouvoir, mais de lui accorder seulement « la grâce d’un cœur qui écoute ».

Joseph se disposera en creux pour recueillir dans son silence, les appels mystérieux de Dieu. Le silence sera la patrie de son obéissance, de son adhésion plénière aux desseins du Seigneur.

Que l’ange lui enjoigne de prendre chez lui Marie, alors qu’il avait résolu de la répudier, pour la protéger du déshonneur ; que le Seigneur l’avertisse en songe de partir avec les siens en Egypte ou d’en revenir… ; en tout, Joseph obéit. Il s’exécute. Le silence l’éduquera à la docilité aux imprévus, car la contingence est le domaine de l’Esprit-Saint. Dieu parle par des portes qui s’ouvrent, mais souvent aussi, par des portes qui se ferment, en déjouant nos attentes et nos pronostics.

Mais en vérité, Joseph parle. Il parle non pas par des mots, mais des gestes. Le silence est l’écrin de son action, et son mutisme fait encore mieux ressortir la dignité et la profondeur des actes qu’il pose.

Les stylites ne sont pas saints pour avoir vécu sur une colonne ; Jeanne d’Arc ne fut pas canonisée pour avoir, avec ses soldats, délivré la France ; Bernadette, pour avoir vu la Vierge Marie à Lourdes ; Thérèse de Lisieux ne fut pas déclarée docteur de l’Eglise parce qu’elle rentrait au carmel à l’âge de 15 ans.

L’existence la plus héroïque ou la plus méritante ne fait pas la sainteté. L’Eglise reconnaît la sainteté de ses enfants, non pas leurs performances spirituelles, leur mortification, leurs vertus morales ou leur dévouement, mais parce qu’ils ont accompli à la perfection la volonté du Seigneur dans leur cadre de vie.

On dit parfois que les saints sont plus admirables qu’imitables. Ce n’est pas exact. Marie et Joseph ne sont pas saints pour avoir fait des choses extraordinaires, mais pour avoir accompli humblement, fidèlement et avec une parfaite charité, la volonté du Seigneur là où ils se trouvaient. Leur sainteté est sans éclat. Ils se sont sanctifiés dans la vie ordinaire à Nazareth et au contact de leur enfant. Oui, plus un saint est proche du Seigneur, et plus il rayonne sur le monde. Et nul n’a été aussi proche du Verbe Incarné, que Marie, sa mère, et que Joseph, son père nourricier.

Telle la lune qui rayonne sur terre de la clarté qu’elle reçoit de l’astre solaire, la sainteté de l’un et de l’autre s’est diffusée à partir de la transparence de leur cœur totalement irradié au contact de Jésus, leur enfant. La lumière divine n’a rencontré en eux aucun obstacle qui la retienne, aucune opacité qui la ternisse.

Joseph se sanctifie au quotidien par le quotidien, par le service concret et attentif de Marie et de l’enfant Jésus. Il engage et mobilise toutes ses énergies dans cette tâche : son corps, par son travail, ses sentiments, dans l’affection qu’il porte aux siens, son intelligence pour agir prudemment, sa prière fervente...

Paul Claudel a écrit au sujet de la Sainte Famille de Nazareth : « Il n’y a ici que 3 personnes qui s’aiment, et c’est eux qui vont changer la face du monde. » Jésus appartient à Marie, et Marie appartient à Joseph, et Joseph est à l’un et à l’autre. Cette icône trinitaire est le plus beau témoignage de la communion des saints et du mystère de l’Eglise. Cette communion est union des cœurs, et des esprits, consentement mutuel à l’œuvre de Dieu qui s’accomplit en l’autre. Et au cœur de cette union, règne le silence respectueux du secret d’autrui. Car il y a des profondeurs où l’âme rencontre si intimement le Seigneur, qu’elle n’admet aucune autre présence. Laisser le cœur de l’autre à Dieu pour que Dieu y engendre son appel, accepter de ne pas pleinement comprendre l’itinéraire intérieur de celui qui se trouve à ses côtés, consentir à son chemin particulier sans le juger… dessinent, au cœur de ce silence, les contours de la liberté à laquelle leur amour les conduit.

Mais le silence de Joseph porte aussi des stigmates. Celle des combats et des arrachements auxquels sa foi a dû consentir.Croire, c’est être capable de porter ses doutes. Il faut toujours distinguer le fait de douter « de » Dieu et le fait de douter « en » Dieu, c’est-à-dire éprouver à la pointe de la foi, la déception de la non évidence, éprouver que Dieu n’est jamais autant Dieu que lorsqu’il me manque, suscitant au-dedans de soi le désir de le chercher encore, à tâtons, dans la nuit.

Le silence de Joseph protège Jésus du monde. Il est le garant de sa vie cachée. En Joseph, « le Seigneur a trouvé un homme à qui confier le secret le plus sacré de son cœur » (St Bernard). Jésus demeure à l’ombre du silence de Joseph. Il s’y recueille. Il s’y repose, comme plus tard, note St Luc, « il se retirera dans les endroits déserts pour prier ». Car en tout homme se trouve une part de solitude qu’aucune intimité humaine ne peut remplir. Et c’est là que le Père nous visite, « ce Père qui voit dans le secret ».

On questionnait un jour Thérèse de l’Enfant Jésus sur sa prière. « Que dites-vous à Jésus ? » Et elle, de répondre : « Je ne lui dis rien, je l’aime ! »

Le silence est la patrie de Joseph. Le silence enveloppe sa prière qui se fait contemplation chaste et amoureuse de Marie, en qui Dieu fait ses délices, et dont la beauté intérieure et immaculée l’invite, jour après jour, à devenir digne d’elle. Sa prière se fait adoration pour s’émerveiller à Bethléem, avec les bergers et les mages, de l’avènement du Messie Sauveur dans la vulnérabilité d’un bébé qui babille ; pour s’étonner à Jérusalem, auprès des docteurs de la Loi, de la sagesse de l’enfant adolescent qui est déjà « aux affaires de son Père ».

C’est à partir du silence que Joseph cherche Dieu, qu’il le trouve en Jésus, qu’il se réjouit de la présence sous son toit, du Fils de Dieu devenu son enfant.

« Pour apprendre Dieu, disait Jean de la Croix, l’esprit doit plutôt renoncer à ses lumières, que de chercher à s’en servir ». Ce jeûne de paroles que Joseph s’impose, est pour nous une leçon de vie. Le silence a tellement de choses à nous dire, dans notre monde bavard et bruyant. « Si le mot que tu vas prononcer n’est pas plus beau que le silence que tu vas quitter, alors tais-toi », conseille un proverbe touareg. Le silence est plus qu’une abstinence de paroles, c’est une densité de présence, une plénitude d’amour qui rassasie l’âme. Le silence est l’habitude de Dieu, la langue de l’Esprit Saint. Sur les traces de Joseph, c’est là que le Seigneur nous fixe rendez-vous.

A Cotignac, le 19 mars 2011

+ Dominique Rey

 







Homélie de Monseigneur Rey à l'occasion de la Messe du samedi 4 juillet, pour le Pèlerinage des Pères de Familles.


Le temps du pèlerinage, c’est une expérience spirituelle où, j’allais dire, la présence de Dieu passe par les pieds, passe par l’épreuve, la fatigue. On pourrait conjuguer par trois verbes - qui prennent tout leur sens en ce lieu marial - ce que vous êtes en train de vivre… puisque le pèlerinage ne s’achève pas tout de suite, il y aura la veillée ce soir et demain la grand-Messe.
 
Le premier des verbes, c’est S’OUVRIR.
Notre grande difficulté est de prétendre construire notre propre vie par nous-mêmes. C’est la stratégie de la coquille, du recroquevillement sur soi.
 
A travers la découverte de la beauté de la nature, des relations qui se nouent entre des personnes qui ne se connaissaient pas jusqu’à présent, le pèlerinage nous aide à entrer dans le mystère de la grâce c’est à dire de l’ouverture du cœur à Dieu.
 
Car le Seigneur veut entrer en nous par "le cœur". Il veut faire en nous sa demeure. C’est ce qu’il demande à chacun d’entre nous en marchant sur ces routes de Provence : faire l’expérience de ce qu’on appelle la grâce de Dieu, l’intervention de Dieu dans nos vies, en prenant une plus exacte mesure de ce que Dieu peut faire, sans qu’on s’en rende compte jusqu’alors. Un temps de relecture, un temps où nous découvrons, derrière les multiples choses que nous faisons, à travers les épreuves que certains d’entre vous subissent - qu’elles soient morales, conjugales, familiales et tant d’autres -, que le Seigneur est là, présent. Il s’agit d’ouvrir notre cœur, un peu plus, à cette présence de Dieu qui veut faire en nous le ménage, qui veut mettre de l’ordre, qui veut nous faire découvrir l’essentiel par rapport à ce qui est superficiel.
 
S’ouvrir, prendre le temps de s’ouvrir, pour laisser le Seigneur agir en nous, nous qui avons tellement, par tempérament, l’occasion de faire des choses par nous-mêmes - l’expérience de Marie, au jour de son Annonciation, est précisément de se laisser faire -, de laisser le Seigneur agir en soi, intervenir dans notre vie, nous apporter une lumière qu’on ne se donne pas à soi-même mais que l’on reçoit de Dieu. S’ouvrir, ouvrir son cœur, c’est le début propédeutique de toute relation avec le Christ.
 
Et puis il y a un deuxième verbe qu’il nous fait conjuguer. Face au don de Dieu qui nous invite à l’ouverture, la réponse c’est à notre tour de NOUS OFFRIR.
 
Je me souviens d’une petite histoire que je raconte quelquefois… tant elle m’a frappé. C’était dans un village d’Afrique extrêmement pauvre, au moment de la quête, il y avait une corbeille qui circulait de rangée en rangée… la corbeille était très grande pour récolter les petites piécettes qu’on y déposait. Voici qu’elle arrive devant un petit enfant, et ce petit enfant, mettant ses mains dans ses poches qui sans doute étaient crevées, ressort avec les mains vides. Alors, cet enfant a eu ce geste absolument étonnant : il a pris la corbeille, l’a posée par terre et il est monté dans la corbeille.
Le Seigneur ne veut pas simplement qu’on lui offre des petites choses, il veut qu’on s’offre soi-même. Ce que le Seigneur vient chercher, en réponse à son Amour, c’est le don de nous-mêmes. Et le pèlerinage, c’est une expérience de don. Il y a tout ce que l’on peut souffrir que l’on offre, mais plus particulièrement le Seigneur commence par nous demander ce qui est peut-être le plus difficile à offrir : notre pauvreté.
 
Un jour, St Jérôme, qui était le secrétaire du pape Damase au IV° siècle, se trouvait dans une grotte de Palestine à Bethléem. Là, il commençait à traduire la Bible de l’hébreu et du grec en latin qui devenait la langue majoritaire du bassin méditerranéen. Il se livrait à ce travail d’exégèse et de traduction.
 
Et puis voici que, dans cette grotte de Bethléem, il reçoit une apparition du Christ qui l’interroge :

Jérôme, qu’est-ce que tu m’offres ?

alors, Jérôme réfléchit 
 Seigneur, je t’offre tout mon itinéraire depuis Rome jusqu’à ce jour ; tout mon passé t’appartient, Seigneur… 
 Jérôme, poursuit le Christ, qu’est-ce que tu m’offres encore ?

Jérôme réfléchit 
 Seigneur, je t’offre tout ce que je fais, le travail de traduction de la Parole de Dieu. Je veux que cette Parole éclaire ma propre vie et me sanctifie…

Jérôme, poursuit le Christ, mais qu’est-ce que tu m’offres encore ?
alors Jérôme réfléchit 
 Mais Seigneur, je t’ai offert mon passé, mon présent…eh bien, je t’offre mon avenir, tous mes projets…tout cela t’appartient… 


Jérôme, continue le Christ, qu’est ce que tu m’offres encore ? 

Silence embarrassé de Jérôme jusqu’à ce que le Christ lui dise : 
 Jérôme, offre-moi ta pauvreté, offre-moi ton péché.
 
L’expérience du pèlerinage, c’est le moment où Jésus vient, comme il nous l’a dit, non pas chercher les bien-portants mais les malades. Ce qu’il vient chercher en nous, ce ne sont pas nos capacités, nos vertus, nos mérites et nos savoir-faire… il les connaît… Mais il vient chercher la part la plus difficile et la part la plus fracturée de nous-mêmes : notre péché. Et il faut commencer par offrir cela. Il faut commencer par Jean-Baptiste pour parvenir à Jésus.
 
Et c’est le chemin pénitentiel qui nous est proposé durant le temps de pèlerinage, c’est commencer par cette offrande qui nous libère, face à ce Dieu qui est toute miséricorde… S’OFFRIR… Marie aussi, s’est offerte au pied de la Croix, elle a offert le fruit béni de ses entrailles dans un oubli silencieux d’elle-même.
 
Et puis un troisième verbe qui exprime tout ce que nous avons pu vivre : S’UNIR… Nous sommes montés ici, à ce sanctuaire, en chapitre ; la marche n’était pas solitaire, nous étions les uns avec les autres, comme une cordée.
 
Je crois que le Mystère du Christ nous amène inéluctablement à découvrir le Mystère de l’Eglise. Jésus commence sa mission par appeler les apôtres. Ils vont partager la vie du Christ.
 
Etre chrétien, c’est faire profondément l’expérience de l’Eglise.
 
« Jésus et l’Eglise, c’est tout un » disait Jeanne d’Arc, car l’Eglise est là pour actualiser, signifier la présence du Ressuscité, pour nous redire et pour relire sa Parole, pour nous donner son Pain de Vie.
 
L’expérience d’un pèlerinage nous fait entrer sans doute de plain pied - à travers la vie communautaire et fraternelle - dans cette dimension très importante de notre vie chrétienne : Aimer l’Eglise, l’aimer comme notre patrie, aimer ce qu’Elle dit et enseigne parce que c’est une nourriture et c’est une lumière. Car l’Eglise parle à partir du Christ, à partir de la réalisation des Mystères du Christ, Elle nous donne les lumières que nous ne pouvons pas toujours percevoir à partir de notre raison raisonnable. L’Eglise est là pour accompagner notre pèlerinage sur terre.
 
S’OUVRIR,

S’OFFRIR,

S’UNIR… 


Que le Seigneur vous donne de conjuguer ces verbes à la suite de Marie. Elle était à l’Annonciation, elle était à la Crucifixion, elle était au Cénacle, portant dans sa foi la prière des douze. 
Que Marie nous accompagne sur cette route, sur ce chemin, vers la patrie du Ciel, pour nous faire découvrir de quel amour nous sommes aimés, pour nous faire découvrir la présence, à nos côtés, du Christ Vivant, rayonnant de son Amour.
 
Amen.
 
 
 

 
 
 




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