Sanctuaire Notre-Dame de Grâces

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SAINT JOSEPH, FIGURE EXEMPLAIRE DE PATERNITÉ. Conférence Mgr Léonard

 

  1. Il s’agit d’un sujet de réflexion entièrement neuf pour moi.
  2. J’ai trouvé quelques lumières chez saint Thomas d’Aquin, mais surtout dans les contributions remarquables de Jean-François Froger dans l’ouvrage collectif, superbement illustré : Saint Joseph, image du Père, publié en 2015, aux Éditions Grégoriennes. Je m’en inspire avec profit et gratitude.

Un double paradoxe

  1. Ce thème est à première vue paradoxal, puisque la tradition évangélique refuse très clairement à Joseph la paternité biologique de Jésus et souligne que ce dernier n’a d’autre Père que Dieu. C’est plutôt Jésus qui, selon saint Jean, serait l’image du Père : « Qui m’a vu, a vu le Père » (Jn 14, 9).
  2. Autre paradoxe : nous parlons forcément de « père » à partir de notre expérience humaine, mais la révélation biblique nous demande de partir d’en-haut et prétend nous révéler, au-delà de notre expérience, la véritable portée de la paternité. Cf. Mt 23, 9 : « N’appelez personne votre ‘Père’ sur la terre, car vous n’en avez qu’un : le Père céleste. » Dans le même sens, chez Paul : « Je fléchis les genoux devant le Père de qui toute paternité, au ciel et sur terre, tire son nom » (Ep 3, 14).
  3. Mais, méthodiquement, il nous faut bien partir de notre expérience de la paternité, à savoir qu’un homme ne devient père qu’en étant lui-même d’abord fils et grâce à l’enfant que lui donne la mère.

Sens proprement humain de la paternité

  1. Pour approcher le sens de la paternité, la tentation est grande d’en rester à une approche purement biologique de la paternité, auquel cas celle-ci serait assimilable à la reproduction animale (accouplement, transfert d’un bagage génétique, gestation et mise bas) Il faut donc souligner que la paternité humaine implique, dans toutes les cultures, mais à des degrés divers de cohérence, une forme de contrat social conclu par un échange de paroles devant témoins. D’où le grand danger de privatisation de la vie conjugale dans nombre de nos sociétés actuelles en Occident.
  2. On ne devient père qu’en étant fils. La remontée de génération en génération aboutit ainsi nécessairement, à moins de remonter à l’in(dé)fini, à l’idée d’un « premier père ». Aujourd’hui prédomine l’idée que l’espèce humaine est une espèce parmi d’autres de même nature et qu’elle trouve son origine dans l’histoire de la vie animale, dans la biogenèse. Nous serions simplement fils de l’évolution biologique. C’est très probablement vrai d’un point de vue purement biologique.
  3. Mais la révélation biblique nous propose un regard complémentaire, plus profond. Pour elle, la paternité du premier homme, Adam, tire son origine du Créateur. Adam a Dieu pour père (Lc 3,38). De même la dualité homme-femme n’a pas seulement une portée biologique, mais une signification métaphysique (c’est-à-dire qui dépasse l’ordre de la nature physique) qui transcende, pour le coup, toute approche simplement biologique (cf. Gn 2, 18. 20-24). Adam et Ève, sont, certes, différents biologiquement, mais cela ne les empêche pas d’être égaux du point de vue de leur nature proprement humaine. Cf. : « À ce coup, c’est l’os de mes os et la chair de ma chair ! Celle-ci sera appelée ‘femme’ (ishsha), car elle fut tirée de l’homme (ish), celle-ci ! » (Gn 2, 23). La conclusion est révélatrice : « C’est pourquoi l’homme quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme, et ils deviennent une seule chair » (Gn 2, 24). La dimension métaphysique de l’événement sera signifiée par le lien matrimonial qui ritualise ce lien exclusif et rend proprement humaine l’union sexuelle, profondément différente du simple accouplement animal.

À cette lumière, pertinence légale et rituelle du « vrai » mariage entre Marie et Joseph

  1. Le lien entre l’époux et l’épouse transcende donc l’ordre biologique. De même, le lien entre parent et enfant n’est pas seulement génétique, ni même simplement psychique, mais surtout culturel, voire légal. Cela nous différencie de toute généalogie purement animale.
  2. Le mariage rituel entre Marie et Joseph est donc essentiel. Et Joseph exercera une réelle paternité humaine, même si elle n’est pas charnelle, mais d’ordre légal. Cf. Thomas d’Aquin sur ce point (ST, III, q. 29, 2). Tout cela suppose l’ordre de la « parole » (cf. l’échange de consentements), car l’humanité de l’homme se traduit éminemment dans le langage.
  3. Aucun être humain n’est l’inventeur du langage comme tel ni de la langue qu’il parle. Biologiquement, on s’efforcera peut-être de dériver le langage humain des cris ou des chants des animaux. Mais, métaphysiquement, l’Adam originel ne put parler qu’en ayant été tutoyé par la Parole divine, par le Verbe qui était au commencement avec Dieu (cf. Jn 1, 1). C’est pourquoi, dès l’origine, dès la Première Alliance, puis dans l’Église, l’homme et la femme se lient par une parole dont le témoin est la Parole de Dieu. D’où la formule décisive : « Ce que Dieu a uni, l’homme ne doit pas le séparer » (Mt 19, 6). Par-là, l’union de l’homme et de la femme dépasse l’ordre simplement sexuel. C’est ainsi que Joseph et Marie concluent un vrai mariage, qui fait d’eux « une seule chair », même s’ils n’auront pas de relations sexuelles, et leur union aura une portée juridique et légale, car l’engagement qui les unit est garanti par la Torah qui, comme Parole de Dieu, est source ultime de la parole par laquelle ils se donnent l’un à l’autre. Dans nos sociétés laïques, le contrat matrimonial passé devant l’autorité publique n’est plus qu’un substitut, aujourd’hui très fragile, du mariage religieux, lequel ne devrait pas être fragilisé à son tour…

La blessure de la chute originelle et la guérison par la Parole incarnée et ressuscitée

  1. L’humanité même de l’être humain en général, et du lien conjugal en particulier, se fonde finalement dans la Trinité : en Dieu en tant qu’il est non seulement notre Créateur, mais le Père et notre Père ; mais aussi dans son Verbe, garant de toute parole qui nous exprime et nous engage. Ce fondement a, certes, été ébranlé dès l’origine, par la chute « originelle », mais la révélation biblique nous invite à renouer avec lui dans le Nouvel Adam, Époux de la Nouvelle Ève, l’Église. L’analogie entre la paternité humaine et la paternité divine est désormais troublée par la rupture primordiale. C’est le Verbe fait chair qui va nous réapprendre qui est Dieu notre Père et quelle est notre authentique paternité : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le » (Mc 9, 7). Tout l’évangile de Jean en est l’illustration. Cf. Jn 14, 6-11.
  2. Quand Jésus affirme : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. Nul ne va au Père que par moi » (Jn 14, 6), il laisse entendre que personne ne peut se faire appeler « guide », car Dieu seul et son Verbe fait chair sont notre « guide » ou « maître », ni se faire appeler « rabbi », car Dieu seul et son Fils fait homme sont notre « rabbi » ou notre « enseignant ». De même, nous ne pouvons appeler aucun homme notre « père », car seul Dieu est notre « Père », car lui seul et sa Parole incarnée et ressuscitée est notre « Vie », au-delà de l’ordre simplement biologique. Et nous sommes tous frères entre nous, y compris à l’égard de notre père terrestre, car tous, pères et fils, nous avons Dieu seulement pour Père, lui, la Vie en son éternel jaillissement. C’est ce que saint Joseph va vivre exemplairement, de manière unique, en reconnaissant qu’au-delà même de sa paternité légale, il doit s’agenouiller devant l’autorité divine de son fils. Cela nous rappelle l’épisode raconté en Gn 37, 2-11, où, selon le rêve d’un autre Joseph, celui de la Genèse, Jacob dut s’incliner devant son fils, reconnaissant ainsi que sa paternité devait vénérer une autre paternité, celle de Dieu. Grâce à saint Joseph, nous allons plus loin encore : un père humain s’incline enfin, non seulement devant Dieu qui seul est Père, mais aussi devant son fils qui est de condition divine.

D’où le prosternement de toute paternité humaine devant la paternité divine…

  1. Jésus, le Fils de Dieu, n’ayant d’autre Père que Dieu, devait naître dans une famille humaine, comportant un père humain et une mère. Car un vrai homme tient son origine en ce monde du contrat passé entre un homme et une femme sous la garantie de la Parole de Dieu cautionnant la parole humaine d’engagement. Mais Marie sera et restera vierge, attestant la toute-puissance du Créateur et de l’Esprit Saint. Et Joseph fera ce que devrait faire tout père humain, docile à la grâce, à savoir se laisser guider ou inspirer par celui qui, seul, est Père, au-delà de la conscience éveillée de son autorité propre. C’est ce que symbolisent les révélations reçues par Joseph en songe. De même, en effet, que l’humanité de Jésus est totalement décentrée d’elle-même dès lors qu’elle ne subsiste pas en une personne humaine, mais dans la personne divine du Verbe (cf. l’union dite « hypostatique », c’est-à-dire dans la « personne » divine du Fils éternel), ainsi tout disciple, dans l’économie de la grâce qui nous recrée, est invité à perdre sa vie à cause de Jésus, à se décentrer de soi, afin de trouver sa vie en vérité (cf. Lc 9, 24). C’est ce que Joseph vit exemplairement, de manière unique. Dans une docilité parfaite, découvrant que la vraie paternité n’appartient qu’à Dieu, Joseph a laissé aller son « moi » et s’est incliné devant le Père du Ciel et devant son fils, vrai homme, mais aussi vrai Dieu. En ce sens, saint Joseph, paradoxalement, sans être le géniteur biologique de Jésus, est devenu pour nous le modèle de toute authentique paternité humaine.

… et l’humble attitude Joseph face à un mystère qui le dépasse

  1. Tout cela est suggéré par les évangiles qui sont les seuls textes bibliques qui nous parlent de Joseph, mais où Joseph, lui, ne parle jamais. Les quatre évangiles sont unanimes à enregistrer que Jésus était connu comme étant le fils de Joseph, le charpentier, et de Marie. Ce qui pose le problème de sa reconnaissance comme Messie puisque, selon la tradition rabbinique le grand Prophète annoncé par le Deutéronome (cf. Dt 18, 15.18-19) serait le Messie dont nul ne connaîtrait l’origine. Or la famille de Jésus semblait bien connue. Jean joue sur cette ambiguïté en rapportant les paroles de Jésus : « Oui, vous me connaissez et vous savez d’où je suis ; seulement ce n’est pas de moi-même que je suis venu et Celui qui m’a envoyé est véridique. Or vous ne le connaissez pas. Moi, je Le connais parce que je suis venu d’auprès de Lui et que c’est Lui qui m’a envoyé » (Jn 7, 28-29). D’où l’importance des deux généalogies de Jésus présentées par Matthieu et Luc. Cette généalogie était sans doute connue en Judée et en Galilée. Mais l’origine divine de Jésus et le mystère de sa naissance miraculeuse de la Vierge Marie étaient ignorés. La tradition évangélique, sur base des confidences faites par Jésus et Marie, a donc dû informer les chrétiens de l’origine véritable de leur Maître. La généalogie de Matthieu part de ce qui était connu de tous, à savoir que « Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle naquit Jésus, que l’on appelle Christ » (Mt 1, 16), formule dont la portée est expliquée plus loin (Mt 1, 18) : « Marie, sa mère, accordée en mariage à Joseph, se trouva, avant de cohabiter avec lui, enceinte par le fait de l’Esprit Saint ». C’est ainsi que Joseph sera l’époux légal de Marie, en même temps que le père officiel de Jésus, ce qui dictera sa conduite face à cette situation exceptionnelle. Jésus naîtra ainsi dans une famille régulière.
  2. Tout comme Marie, Joseph devra donc s’adapter au mystère transcendant et divin de l’enfant dont il avait la garde paternelle. Mission exigeante dont l’ampleur se manifestera lors des retrouvailles de l’adolescent, âgé de 12 ans, au Temple de Jérusalem (Lc 2, 41-51). Marie lui dit sur le ton du reproche : « Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Vois, ton père et moi, nous t’avons cherché dans l’angoisse ». La réponse est cinglante et les « surmène » littéralement : « Comment se fait-il que vous m’ayez cherché ? Ne saviez-vous pas que je dois être dans la demeure de mon Père ? » Loin d’avoir fait une fugue, l’adolescent est resté dans sa maison, dans la maison de son Père. Luc note alors finement : « Mais eux ne comprirent pas la parole qu’il venait de leur dire ». Ce qui n’empêche pas Jésus de leur être soumis. Quant à Marie, ainsi que Luc le note pour la deuxième fois : « elle gardait fidèlement tous ces événements [ou paroles] dans son cœur ». Marie et Joseph ont eu besoin de temps et de méditation pour s’ajuster à leur enfant.

Joseph : une inspiration pour saisir la fécondité paternelle du célibat sacerdotal…

  1. Au terme de cette réflexion, nous découvrons que c’est à la faveur de la virginité de Marie et de la sienne que saint Joseph mérite d’être appelé « père de Jésus », alors qu’il n’est pas son géniteur charnel. On l’appellera père « putatif » ou « nourricier » ou « légal », voire « virginal », car c’est grâce à sa virginité et à son effacement devant l’unique vraie paternité de Dieu et de Dieu seul qu’il est le père de Jésus et a pu représenter auprès de l’enfant Jésus un reflet humain de la paternité de Dieu. Tout comme ce n’est pas en dépit de sa virginité, mais grâce à elle, que Marie a pu devenir « mère de Dieu ».
  2. Ce regard sur la paternité exemplaire, quoique non charnelle, de saint Joseph nous permet en conclusion de jeter un regard sur la paternité sacerdotale de nos prêtres, en tout cas dans l’Église latine. Certes, Joseph n’a jamais été prêtre, mais sa figure nous révèle que, sans être le père charnel de qui que ce soit, un prêtre, de par son célibat et, idéalement, de par sa virginité, peut et doit être véritablement « père » d’une autre manière que les pères de la terre, d’une manière qui manifeste clairement que Dieu seul est Père, absolument parlant. À condition que les prêtres ne soient pas acculés, par les « restructurations paroissiales », à être des gestionnaires essoufflés d’ensembles de plus en plus anonymes, il leur est donné, à travers un célibat bien vécu, de préférence en compagnie d’autres prêtres et avec le soutien de familles proches, d’être vraiment « pères », de la paternité même de Dieu, si bien manifestée par saint Joseph, et de pouvoir dire à une multitude de personnes, jeunes ou âgées : « mon fils » ou « ma fille ». C’est la joie la plus profonde d’un prêtre au cœur de son ministère. C’est celle aussi de tous les hommes consacrés dans le célibat pour le Royaume. Et aussi, d’une autre manière, des hommes célibataires qui vivent leur célibat, même non choisi, comme une invitation à une grande disponibilité.

… et Marie : une inspiration pour la vie consacrée…

  1. Semblablement, c’est la joie des femmes consacrées que de devenir « mères », autrement que par la maternité charnelle, de tant de personnes qui sont ou seront leurs « fils » et « filles », grâce à leur virginité ou, du moins, leur célibat. À l’image de Marie qui est devenue Mère universelle de tout disciple, de l’Église et de toute l’humanité, non pas en dépit de sa virginité, mais grâce à elle, révélant ainsi qu’il y a dans l’Église et dans le monde une autre fécondité et une autre maternité que celles qui dépendent des liens du sang. Ceci vaut également, d’une autre manière, pour les femmes célibataires qui vivent leur célibat, même non choisi, comme une invitation à une grande disponibilité.

et Joseph et Marie, ensemble, pour les pères et mères de famille

  1. Enfin, le regard de gratitude porté, à la fois, sur saint Joseph et sur la Vierge Marie est source de joie pour tous les pères et toutes les mères qui, grâce à eux, peuvent découvrir et vivre pleinement le fait que leur paternité et leur maternité ne sont et ne seront authentiquement fécondes que si elles demeurent suspendues à la paternité transcendante de Dieu et à la maternité virginale et universelle de Marie.

Mgr André Léonard.